Pour « H », Camille Hamet a décidé de se pencher sur la recertification chez les médecins, véritable serpent de mer depuis les années 80. Certains grincheux la trouve vexante, tandis que ceux qui y sont favorables s’inquiètent plutôt de son application concrète et de son financement.

Jusqu’ici, les médecins pouvaient exercer toute leur vie sans avoir de véritables comptes à rendre sur le maintien de leurs connaissances et de leurs compétences. Cela pourrait bientôt changer, avec la « recertification périodique », dixième proposition du « livre blanc » du conseil de l’Ordre, présentée le 26 janvier dernier. Une proposition qui est loin de susciter l’unanimité parmi les médecins, et notamment les médecins libéraux. Ont en effet exprimé leur opposition des organisations comme le Syndicat des médecins libéraux, la Confédération des syndicats médicaux français et le Centre national des professions libérales de santé, qui estime cette réforme « superflue » et « vexatoire ».

 

Capture d’écran 2016-06-24 à 16.14.41

« La proposition du conseil de l’Ordre met les libéraux et hospitaliers sur le même plan, mais elle peut sembler plus intrusive aux libéraux, par essence plus libres dans leur pratique », souligne Géraldine Bloy, sociologue et maître de conférence à l’Université de Bourgogne. Selon elle, la ligne de fracture esquissée par le débat de la recertification se situe néanmoins davantage entre « les jeunes », formés en sachant qu’ils devront sans cesse réévaluer leurs connaissances, et « les anciens », plus récalcitrants à cette idée. Heureusement pour eux, la recertification les concernerait uniquement sur la base du volontariat : elle ne serait en effet obligatoire que pour les nouveaux inscrits au tableau de l’Ordre.

L’AIR DU TEMPS – Mais si la proposition du conseil de l’Ordre peut sembler moderne, « dans l’air du temps », pour reprendre l’expression amusée de Géraldine Bloy, la volonté de mettre en place des outils d’évaluation médicale ne date pas d’hier. Ils se sont développés dès les années 1980, au nom de la qualité des soins et de la maîtrise des dépenses de santé. Devoir déontologique, la formation médicale continue est devenue obligation légale dès 1996. L’évaluation des pratiques professionnelles a été mise en place en 2004. Deux dispositifs, le FMC et l’EPP, finalement englobés en 2013 par le DPC (Développement professionnel continu).

 

« Alors pourquoi diable aller encore inventer autre chose ? », s’agace Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. D’autant que le terme choisi par l’Ordre, recertification, lui rappelle de mauvais souvenirs : « C’était le terme employé en 1999 par un directeur de l’Assurance maladie qui voulait y subordonner le conventionnement. » Jean-Paul Ortiz soutient que la profession ferait mieux de se concentrer sur le DPC, qui aurait besoin d’être « étendu » et « financé » : « Seulement 40% des médecins libéraux peuvent bénéficier de ce dispositif, les autres sont obligés de se former sur leurs propres deniers », affirme-t-il.

Capture d’écran 2016-06-24 à 16.14.53

GAGE DE CONFIANCE – Reste que le DPC, même « étendu » et « financé », présente certaines limites. Le dispositif ne sanctionnerait pas les véritables lacunes. Il ne valoriserait pas non plus les véritables efforts. Et ne serait pas assez contraignant. « Les médecins sont libres de choisir leurs colloques et les acquis sont validés automatiquement », déplore Claude Rambaud, vice-présidente de l’association de défense des patients Le Lien. « Résultat, nous avons pris énormément de retard sur les connaissances scientifiques au niveau international, et les bonnes pratiques ne sont pas respectées, notamment en matière de prescription des antibiotiques. »

 

Pour Claude Rambaud, la recertification obligerait les médecins « à mettre enfin le nez dans les dernières recommandations élaborées et validées par leurs pairs ». Tout en valorisant ce travail, avec à chaque recertification un bonus financier pour les libéraux et une évolution statutaire pour les hospitaliers. La recertification pourrait en outre figurer sur l’ordonnancier, ou dans le cabinet, et ainsi s’imposer comme un gage de confiance. « En tant que patiente, j’aurais tendance à choisir un médecin recertifié plutôt qu’un médecin non-recertifié », insiste Claude Rambaud.

 

Capture d’écran 2016-06-24 à 16.15.05

 

INTERROGATIONS – La sociologue Géraldine Bloy pense elle aussi que la recertification est une « bonne idée », qui « replace la notion de service public au centre des préoccupations de la médecine », mais elle reste dubitative quant à sa mise en pratique. « Contrôle des connaissances théoriques ? Mise à l’épreuve en situation ? », fait-elle mine de s’interroger. « Je n’y crois pas du tout. Le conseil de l’Ordre propose un portfolio, mais c’est déjà la tarte à la crème des études de médecine alors je ne suis pas sûre que les internes sautent de joie à cette nouvelle. »  

Géraldine Bloy se montre particulièrement inquiète pour les généralistes. En effet, leurs études exigent un socle de connaissances et de compétences très étendu, mais leur activité induit une spécialisation informelle, qui dépend de la clientèle, l’environnement et des affinités du praticien. « Comment prendre en compte ce décalage entre formation initiale et exercice professionnel ? Comment recertifier une pratique aux contours aussi variables ? », demande la sociologue, sérieusement cette fois.

 

Autre question : le conseil de l’Ordre serait-il encore dans son rôle en devenant un organisme de validation scientifique ? Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français, ne le croit pas, et il dit craindre que l’Ordre ne soit en train d’évincer les autres acteurs du débat (syndicats, université, agences de santé etc). Cependant, l’Ordre assure vouloir parvenir à un consensus par la discussion. Et précise que le processus de recertification s’appuierait sur les collèges nationaux de spécialité.

 

Dernier point d’interrogation, et pas des moindres : celui du financement. Comme celui du DPC, le destin de la recertification risque de se jouer sur cette question. En ces temps de disette budgétaire, l’Assurance maladie va-t-elle vraiment accepter de prendre en charge la majoration des honoraires promise par l’Ordre pour amadouer les libéraux ? Et, de leur côté, les médecins accepteraient-ils de contribuer financièrement au contrôle de leurs connaissances et de leurs compétences ?

Texte : Camille Hamet | Illustration : Oriane Lassus