De l’assassinat de César à la découverte de l’ADN.

Une mort suspecte, et voilà qu’un médecin débarque et joue les experts auprès de la Justice. Pour « H », Mariannick Le Gueut, médecin légiste, pose son scalpel, et retrace l’histoire de la médecine légale.

CESAR – 15 mars de l’an 44 av JC. Au petit matin, César, tout juste nommé dictateur à vie, est alerté par sa femme d’un danger imminent. Elle a eu une vision pendant la nuit. Lorsque César pénètre dans l’enceinte sénatoriale, Brutus, son fils, ainsi que Longinus et toute une tripotée de sénateurs frondeurs le trucident à coups de poinçons.

Ce cadavre, il fallait désormais le faire parler. C’est Antistius qui s’y colle, l’un de ses proches. « Son histoire fait partie des vieilles lunes de la médecine légale, résume Mariannick le Gueut professeure de médecine légale et de droit de la santé au CHU de Rennes. L’homme n’était pas médecin mais suivait César sur les champs de bataille. Il avait vu tellement de bosses et de plaies qu’il devait en déduire ce qui faisait mourir ou non. » Il tente alors de déterminer quelle a été la blessure fatale, sur les 23 coups de dagues à l’empereur. Selon Suétone qui raconte l’épisode dans son César, Antistius juge alors qu’une seule des blessures a provoqué sa mort : celle qui fut portée à la poitrine par la seconde blessure. Ainsi s’achève la première romance médico-légale recensée dans les manuels à la sauce occidentale.

La pratique de l’autopsie – qui, étymologiquement, consiste à « voir soi-même » – est encore bien loin d’être révolutionnaire à l’époque de César. « On observe les plaies, on les écarte mais c’est encore très superficiel », commente Mariannik le Gueut. D’autant que l’Église met le holà… pendant des centaines d’années : « Elle interdit toute dissection humaine et ouverture de corps, car c’est un acte épouvantable, un blasphème ! » Et si l’autopsie a été autorisée en 1241 par Frédéric II, il faut attendre la création de la première faculté de droit et de médecine à Montpellier en 1289 par le pape Nicolas IV pour que la pratique connaisse de réelles avancées.

JUSTICE – Le rebond apparaît aux XVIe et XVIIe siècles, avec, en précurseur incontesté, Charles Quint et sa lex Carolina de 1532. « Ce contemporain de François 1er, impose alors une intervention de médecin avant tout jugement pour meurtre, viol ou empoisonnement », résume la Prof. Plusieurs médecins s’emparent ensuite de la question et théorisent la médecine légale. Comme Ambroise Paré, considéré comme le précurseur de la médecine légale. Ce chirurgien et anatomiste y consacre d’ailleurs tout un chapitre dans ses « œuvres complètes » (publiées en 1575), dans lequel il insiste par exemple sur les rapports entre le chirurgien et la justice, sur l’intégrité de l’expert, ou sur la nécessité d’un délai de 9 jours avant la remise du rapport définitif. Dans l’édition de 1575, il rajoute même des commentaires sur les empoisonnements et les poisons.

Quant à Pierre Dionis, chirurgien de Marie-Thérèse d’Autriche, il recommande vivement de pratiquer les autopsies le plus rapidement possible après l’heure du décès. Les cadavres sont alors laissés à l’air libre, température ambiante, trois jours durant jusqu’à ce que deux siècles plus tard, le système de réfrigération, mis en place pour la première fois dans la morgue parisienne du Baron Haussmann à la fin du XIXe siècle fasse son apparition.

La Leçon d’anatomie du docteur Tulp, Rembrandt (1632)

CHOU A LA CREME – Les grandes découvertes du XIXe siècle marquent profondément le champ médico-légal. Le toxicologiste Mathieu Orfila, par exemple, met au point un protocole strict : observation du corps, découpe des vêtements, ouverture du thorax et analyse organe par organe du corps du défunt.

Cet homme a aussi une lubie : les poisons. Son Traité de 1818 recense un max de substances naturelles et chimiques dangereuses ainsi que leurs effets. La première encyclopédie toxicologique est née. Bluffée par ses compétences, la cour de justice de Tulle demande à Orfila d’intervenir en tant qu’expert pour un procès somme toute banal, en 1840. Une certaine Marie Lafarge est accusée d’avoir empoisonné son mari à l’arsenic. Elle aurait injecté quelques gouttes dans un chou à la crème. Orfila réalise alors l’autopsie du corps et trouve bien des traces d’arsenic. La culpablité de Marie se précise… Mais quand son avocat réclame une contre-expertise, un duel scientifique s’amorce. Le chimiste Raspail débarque. L’homme est alors célèbre pour son Nouveau système de chimie organique et son intérêt humaniste pour les conditions de vie dans les prisons. Il conteste la méthodologie d’Orfila soulignant que l’on ne connaît pas la quantité d’arsenic injectée. Marie n’ira pas sur la potence mais aux travaux forcés à perpétuité. A posteriori, on se demande surtout si le chou à la crème, à base de lait non pasteurisé et qui a voyagé 3 jours, ne serait pas la cause de la mort du mari…

A LA TRACE – Qu’aurait-on pu oublier, si ce n’est une empreinte ? « La méthode a révolutionné toute l’histoire de la médecine légale », résume la Prof. Ce sont les Britanniques qui s’en servaient à la fin du XIXe siècle aux Indes pour leurs registres. « Les empreintes faisaient office de signatures pour identifier les militaires indigènes qui ne savaient pas écrire. Et se sont vite aperçus qu’il n’y en avait pas une identique ». A la même époque, Henry Faulds, médecin anglais, pense en faire une preuve scientifique. En France, le criminologue Alphonse Bertillon, de la police parisienne, rendu célèbre par la première résolution d’un crime grâce à cette méthode (en 1883) en récolte les lauriers quelques années plus tard.

Et les empreintes génétiques ? Mariannick Le Gueut rembobine : « Au début de ma carrière en 1976 ce n’était pas une technique utilisée. L’ADN, c’est Alec Jeffreys dans les années 80 qui l’a mise au point et ce n’est que dans les années 85-86 que l’on a commencé à se dire qu’il pouvait être utile pour identifier un criminel ». Après le meurtre de la jeune Dawn, le 31 juillet 1986 pour être précis. Dans une commune du Leicestershire, en Angleterre, la fillette est violée et tuée en rentrant chez elle. Le corps est retrouvé recouvert d’herbes folles. Trois ans plus tôt, une première victime avait été retrouvée non loin avec les mêmes stigmates. Les deux meurtres auraient-ils le même coupable ? Un suspect, Richard Buckland, est arrêté : il admet avoir tué Dawn mais pas l’autre enfant. L’enquête stagne. Les enquêteurs décident d’utiliser les nouvelles méthodes d’empreintes génétiques pour comparer les traces de spermes retrouvées. Buckland est innocenté par son sperme. En revanche, le coupable du 2nd meurtre, Colin Pitchfork, sera bel et bien retrouvé, condamné à perpétuité et célèbre comme le première homme trahi par son empreinte génétique, après que la police a analysé le sang de 4000 hommes des environs.

 

TARDIEU – Il y a un autre homme, trop souvent oublié auquel Mariannick Le Gueut aimerait rendre hommage avant de refermer cette page : Auguste Ambroise Tardieu. « J’ai appelé mon service le pavillon Tardieu car c’est lui qui a pour la première fois parlé de maltraitance à l’enfant », souligne-t-elle. D’où, par exemple, les « taches de Tardieu » pour qualifier les ecchymoses sous-pleurales observées lors de la mort d’un nourrisson par strangulation ou suffocation.Les Français l’ont un peu oublié contrairement aux anglo-saxons qui l’admirent encore et parlent même de Tardieu’ syndrome pour parler d’enfants battus.

 

Texte : Sarah Lefèvre