Texte : Elsa Bastien / Photos : Yann Castanier
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Petite silhouette au bout de la piste, cheveux bruns mi-long, grand sourire, démarche décidée : Orianne Lopez arrive sur le stade d’entraînement désert de Fabrègues, dans l’Hérault, pile à l’heure pour notre rdv. « J’ai dit à l’hôpital que je devais partir à 17h30 précises ! Pas plus tard ! »

 

CHAMPIONNE – A 26 ans, sa vie est une course, toujours chronométrée. Rien d’étonnant pour cette athlète handisport multi-médaillée, et interne en médecine physique et de réadaptation. Son CV est blindé : 8 fois médaillée en championnats du Monde des moins de 23 ans dont championne du monde de sprint sur 200 mètres en 2009, finaliste sur 100 mètres des Jeux Paralympiques de Londres, détentrice de 8 records de France…

 

« Quand j’ai fait le 100 mètres au jeux paralympiques de Londres. C’était… impressionnant, raconte-t-elle assise sur les marches des vestiaires. Quand tu rentres sur le stade et que tu vois 70 000 personnes, tu te dis que c’est la récompense de presque 10 ans de travail et de sacrifices. Ces 10 minutes sur la piste entre l’échauffement et la course, ce sont les 10 minutes que tu as toujours attendues ! » Ses parents sont là, son frère jumeau, son oncle, sa coach actuelle et celle de ses débuts. « On a pu savourer ce moment dans les gradins par la suite. C’était une joie immense pour tout le monde, un moment que l’on ne peut pas oublier. »

AGENESIE – Orianne a, comme elle le dit, « une petite jambe ». Plus précisément : une agénésie fémorale droite congénitale soit une quasi absence de fémur, qui l’a fait porter une prothèse au quotidien. « En handisport, on est classifié par des médecins. Je suis dans la catégorie des amputées fémorales sauf que je n’ai pas du tout la même musculature que les autres athlètes, et notamment un psoas peu fonctionnel, ce qui gêne mon cycle de course», explique-t-elle. Elle démarre « l’athlé » à 14 ans. « Je faisais plein de sports comme tous les enfants. A chaque fois, je me lassais vite. En 2003, j’ai vu une course à la télévision d’un athlète amputé, Dominique André. Je me suis dit pourquoi pas ! » Son prothésiste, Patrick Ducros, fabrique alors une prothèse spécialisée en carbone et elle démarre en 2004 au sein d’une équipe composée d’athlètes valides et handisports. Elle est championne de France de lancer de poids en salle en 2005 et intègre l’équipe de France Junior pour les 1ers championnats du Monde Junior de l’histoire.

 

« En 2003, j’ai vu une course à la télévision d’un athlète amputé, Dominique André. Je me suis dit pourquoi pas ! » 

 

Arrive la terminale : elle cherche une orientation. A une journée portes ouvertes, elle souhaite se renseigner sur les études d’infirmière ou d’aide-soignante. On la voit arriver, boitillante : « Il ne vaut mieux pas que je te donne de la documentation. Ce sera trop dur pour toi : trop physique, trop de charge de travail ». Sa kiné ne l’entend pas de cette oreille, et le soir même, entre 2 soins, lâche  : « T’as qu’à tenter médecine. C’est bien. Et puis, vous serez 2000 dans l’amphi. On ne fera pas attention à toi. » Banco. En 2007, l’énergique Orianne se retrouve sur les bancs de la fac.

 

PARALYMPIQUES – Pas facile de gérer la P1 et l’athlé à haut niveau : à l’époque, elle vise une qualification aux Jeux de Pékin. S’entraîne, bien sûr, mais à un rythme allégé. Le 21 juin, elle apprend qu’elle n’est pas qualifiée pour les jeux. Les résultats de P1 tombaient, eux, le 30. « Ces 9 jours ont été très, très longs. Je me disais que j’avais peut-être loupé les 2. Au final, j’ai eu ma P1 en primant. Et je me suis dit,  ‘’tes études de médecine vont commencer, mais les prochains jeux paralympiques, t’y seras’’ ».

 

Déterminée, le chrono en tête comme toujours, elle met en place une méthode de travail stricte. « J’étais très assidue en cours. Je ne voulais pas de 2ème session en septembre. C’était inconcevable vu que j’étais inscrite ou sélectionnée à des compet’ tout l’été. C’est ça qui me stimulait. » Et ça a marché : elle était bel et bien sur la piste, aux championnats du monde Elite en Nouvelle-Zélande en 2011.

 

EXAMS – S’il lui a fallu beaucoup d’organisation et d’énergie, elle a aussi pu compter sur le soutien de l’université et de la faculté de Médecine Montpellier-Nîmes. Pour se préparer aux jeux de Londres par exemple, elle a pu suivre sa D3 sur 2 ans en reportant les modules intégrés de stages en hôpital sur la deuxième D3, après les Jeux. Elle tourne alors à 2 entraînements par jour, 16h par semaine sur l’année ultime de préparation. Autant dire que les soirées médecine passent à la trappe : « Je m’entraînais du mardi au samedi donc forcément les soirées du jeudi ou du vendredi, je n’y allais pas. » Et la fièvre du samedi soir alors ? Le samedi, c’est grosse séance lactique, la tête qui tourne, et le vomi qui suit. « Là, tu rentres chez toi, tu t’allonges pendant 2h et après tu réfléchis à ce que tu vas faire de ta soirée », rigole-t-elle. Sa coach en est réduite à l’obliger à sortir une fois par mois.

 

Aujourd’hui en première année d’internat, elle s’accorde un peu plus de temps. D’ailleurs, elle revient de quelques jours de vacances en Espagne avec son copain… « Je vais continuer le sport tant que je peux, surtout pour me faire plaisir. Je ne sais pas si le fait de m’entraîner me permettra de rejoindre l’équipe de France à nouveau. Bon, cette année, j’ai battu le record de France du saut en longueur le 20 juin avec 3m23. Je suis 9ème au niveau mondial, ça fait plaisir ! »

 

Souvent, ses deux vies se mêlent. Les autres athlètes ont par exemple droit à des mini consult’ de la doc. Bobos, conseils de nutrition ou de récup’, tout y passe : « Les sportifs ont une grosse tolérance à la douleur. Parfois, ils ont des signaux d’alertes mais ne vont pas nécessairement voir le médecin. Du coup, ça arrive que l’on me demande ce qu’il faut faire.» D’autant qu’avec sa spé médecine physique et de réadaptation, elle est bien outillée.

Avant qu’elle ne passe en service de rééducation en 3ème année, cette spé n’était pas une évidence. D’autres lui plaisaient, mais la médecine d’urgence ou de consultation unique la frustrait. Pas assez de suivi et de relationnel. « En rééducation, on suit les patients longtemps. Parfois, ils savent que le diagnostic est grave. Et nous, on est là pour les accompagner dans leurs progrès. C’est cette spé d’espoir que je trouve super intéressante ! »

 

 

Les assos d’Orianne
« A petite échelle, mon exemple est marquant : avoir une déficience, être confronté à certaines situations de handicap, n’est pas une fatalité, on peut réussir et être heureuse quand même », aime à rappeler Orianne. Histoire de diffuser la bonne parole, elle est marraine de 2 assos : Kokcinelo, qui lutte contre la neurofibromatose, et Handicap Avenir Sports Loisirs (HASL), qui promeut le sport pour les amputés. « On adapte tout le matériel pour que les amputés récents ou de longue date puissent faire du sport », explique-t-elle.

Des assos à retrouver en ligne : handisport-avenir.com ; www.kokcinelo.fr