« H » joue les psys avec Dominique Voynet, retraitée de la politique après un bon burn-out. Anesthésiste, ministre de l’Environnement, maire de Montreuil… cette « boulimique de tout » freine sec et a bien l’intention de se mettre à la guitare.

Dominique Voynet commence une troisième vie, après la médecine et la politique. Aujourd’hui haute-fonctionnaire, elle explique que son petit kiff’, c’est de pouvoir bouquiner tranquillou en terrasse, après une journée de travail qui se termine à 18h.

Voynet a, semble-t-il, fait un gros burn-out au moment de se représenter à la mairie de Montreuil en 2014. A l’époque, elle quitte la politique du jour au lendemain, à cause de ses adversaires qui lui « pourrissent la vie » et du travail qui l’a « submerge ».

En médecine comme en politique, elle confie que son moteur a longtemps été « la culpabilité ». L’envie aussi de ne de pas décevoir sa mère, « une femme de devoir », qui, enfant, lui racontait que son rêve aurait été d’être médecin.

Maman à 18 ans, médecin à 22 ans et ministre à 38 ans, elle met le frein à main, histoire de profiter de la vie. Et se laisse aller à quelques larmes quand elle détaille les raisons de son abandon de la politique.

 

Quand est-ce que vous avez exercé pour la dernière fois à l’hôpital ?

J’ai arrêté de travailler à l’hôpital de Dole vers 1990. J’ai continué à faire des remplacements en anesthésie puis j’ai complétement arrêté à la naissance de mon 2e enfant.

Mère célibataire à 19 ans, infirmière pour payer vos cours… C’était comment vos études ?

J’ai détesté cette période-là. Je travaillais à temps plein comme infirmière de nuit. Je sortais à 7h30 du matin, je traçais comme une malade pour aller réveiller ma fille et l’emmener à l’école. Puis à 9h je filais à mon stage hospitalier. Vers 14h, je rentrais pour dormir un peu puis je retournais chercher ma fille à l’école à 16h30. Et à 19h, je reprenais mon service d’infirmière. Je n’allais pas en cours et je passais souvent les examens en session de septembre.

 

Vous avez pu profiter des soirées médecines ?

J’ai toujours détesté ça. Je ne suis pas le genre binge-drinking et blague de corps-de-garde. J’étais plutôt du genre féministe, considérée comme une pas-marrante et une mal-baisée.

 

Vous avez aussi été bachelière à 16 ans, candidate à la présidentielle à 37 ans puis ministre à 38 ans …

Et médecin à 22 ans !

 

C’est quoi votre moteur ?

J’ai de l’appétit pour la vie tout simplement. Ce n’était pas de l’ambition. Je n’ai jamais pensé que ma réussite était indexée sur le nombre de mes diplômes. Mais j’étais pressée. J’étais une boulimique. De tout ! Je sais poser du carrelage et organiser un va-et-vient électrique. J’ai eu la chance de grandir dans une famille où ma mère me disait « ne te mets jamais dans la situation où ton mec te dirait « je vais te payer une robe ou un restaurant. » » Et elle me disait que rien ne m’était interdit. Mais ça m’a rattrapé après. A 55 ans, je décide d’arrêter tout et de me poser. Je l’ai fait parce que ma fille m’a dit : « maman, ça fait des années que tu fais pour de parfaits inconnus des choses que tu n’as jamais fait pour moi ». Je crois que beaucoup de médecins vivent ça.

 

De la politique ou de la médecine, quel milieu est le plus dur ?

Incontestablement, la politique est un milieu plus dur que la médecine comme je l’ai vécue, dans un hôpital universitaire de province. Je n’ai pas vécu l’AP-HP, ni la compétition entre les cadors qui publient. Même si on savait tous qu’untel avait été nommé chef à tel endroit parce qu’il était franc-maçon et protestant.

 

Et le milieu le plus machiste ?

La médecine l’était beaucoup. A Montreuil, j’ai constaté la dégradation de l’image des médecins sur fond de féminisation. Le secteur s’est précarisé et a été envahi par les femmes. Il était moins attractif pour les forts-en-thèmes. Les héritiers des grandes familles sont plus souvent dans les cliniques esthétiques du 7e arrondissement qu’à l’hôpital de Montreuil.

En politique, j’ai souffert beaucoup plus d’être une écologiste que d’être une femme. A une époque, vous étiez écolo c’était les fleurs, les petits oiseaux, le tofu et les tartes au poireau.

 

Et les joints …

Ça, c’est vrai ! Mais en fait, la vérité, c’est que je n’en fume pas. Mais j’ai toujours trouvé que politiquement, il fallait le dire. Pour montrer que ce n’est pas un drame. Je sais que 100% des ados fument et il faut dire la vérité aux parents pour mieux réfléchir à la façon de gérer les drogues. Plutôt que d’être dans un déni massif.

 

Quand on tape votre nom sur Google, le moteur de recherche nous propose comme recherche associée « Botox », « Lifting » ou « Chirurgie esthétique ». C’est du sexisme ?

J’ai l’air d’avoir fait de la chirurgie esthétique ? Sérieusement ? J’admets me teindre les cheveux, oui !

 

Quels sont les grands combats féministes aujourd’hui ?

Les mêmes qu’avant. Dès qu’on relâche son attention, la possibilité est grande de revenir en arrière. Je ne suis pas méfiante du comportement des hommes mais du comportement des hommes et des femmes ensemble. Cette torpeur qui fait qu’à la fin d’un repas ce sont les femmes qui se lèvent pour débarrasser. Ou que ce soit la jeune maman qui se lève tôt le matin pour s’occuper des enfants.

 

La GPA vous êtes pour ?

Non. La PMA ne me pose aucun problème mais je suis prudente sur le risque de marchandisation du corps des femmes. S’il n’y avait pas de crise éco… Le risque c’est que des personnes précaires fassent un enfant pour le donner. Ca génère aussi des bouleversements hormonaux et psychologiques majeurs.

 

Aujourd’hui, avez-vous arrêté la politique ?

Je n’en ai pas l’appétit. Mais je n’ai rien décidé. Je fais ce que je crois juste, au moment où je dois le faire. Mais ce ne me manque pas du tout. J’ai listé les choses que je veux faire maintenant que j’ai du temps mais n’ai même pas démarré ! Je n’ai pas commencé la guitare, ni passé mon permis moto.

 

Quelle a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

Un ami atteint d’un cancer du poumon avec des métastases partout m’a dit l’été dernier : « Tu ne vas pas y retourner, hein ? Faut pas y aller. T’es devenu chiante. Tu ne parles plus que de ton boulot, tu te couches tôt parce que le lendemain tu dois te lever tôt. Tu te perds. » Il fallait que je réfléchisse à ce que je suis devenue. Je voyais bien ce que je devais faire pour être réélue : rendre coups pour coups et ressembler à la caricature que mes adversaires faisaient de moi. Je n’avais pas envie. Mon moteur, c’est de garder l’estime de soi. J’ai pris ma décision un matin. Cécile Duflot m’a demandée d’attendre une semaine avant de la rendre publique parce qu’ils étaient en plein congrès des Verts ou un truc de ce genre. Le lendemain, j’ai eu un coup de fil de cet ami. Il venait de faire une grave hémorragie et il m’a dit : «  c’est peut-être la dernière fois qu’on se parle ». J’étais tenté de lui dire « mais non, tu vas remonter la pente ». Mais je sentais que c’était vraiment la dernière fois. Je lui ai dit : « Jean-Luc, tu seras peut-être content de savoir que j’ai pris ma décision : je ne me représente pas. » Il m’a dit «  Je suis content. Très content. » Et il a raccroché là-dessus. Ce sont les derniers mots qu’il m’a dit … Excusez-moi … (en larmes)

 

Ce n’est pas une décision politique. J’avais envie de me retrouver. La culpabilité et le devoir ont longtemps été mes moteurs, en médecine comme en politique. Et j’avais l’impression qu’être un citoyen, ça impliquait des devoirs, qu’il fallait assurer. Parce que j’avais la chance d’avoir grandi dans une famille qui m’avait beaucoup aidé, avec une conscience de certains problèmes. Je me disais que ma mère, une femme de devoir, serait déçue si je n’allais pas au bout. Mais elle était soulagée et heureuse pour moi quand j’ai arrêté.

 

Dans une interview à Libération vous vous en preniez au clientélisme, au communautarisme …

Affreux, affreux…

 

Qu’est-ce que se cache derrière ces mots très flous ?

J’ai été élue dans une ville qui pendant 30 ans a souffert de la gestion par un seul parti et un seul homme. De l’attribution des logements aux places en crèches en passant par les invitations aux vœux du maire. Moi, j’ai été élue sur la transparence et l’équité. Et je me suis rendue compte que c’était mal vécu par plein de gens qui avaient voté pour moi. Les gens prétendent refuser la corruption, le népotisme, le clientélisme, les passe-droits … Mais en fait, ils réélisent Balkany. Ils disent : « Oui bien sûr, ce n’est pas bien le clientélisme. Mais si vous pouvez faire avancer le dossier HLM de mon fils… » Et ce sont des pressions tout le temps. Rien que pour obtenir un rendez-vous. Mais si vous voulez recevoir tout le monde, vous ne faites plus le travail de fond : négocier avec les banquiers, repenser le plan d’urbanisme de votre ville… Le maire précédent était toujours dans cette relation personnelle à serrer les louches, recevoir les gens… Il ne réglait pas les problèmes mais il était tactile. J’ai eu une façon extrêmement moderne de faire de la politique. Un peu scandinave, distanciée et surtout moins paternaliste. Et ce n’était pas bien vécu.

 

En adoptant un comportement de « client », les citoyens ont donc une grande part de responsabilité…

Non ! C’est le travail de l’élu de faire différemment. Mais l’opposition de gauche m’a pourri la vie. J’ai eu des recours contre la construction d’écoles ! Le PS et le PC ont voté contre le plan local de santé ! Des trucs de bon sens et consensuels partout ailleurs ! Et maintenant, le nouveau maire dit « on a pacifié »… Oui, ils ont pacifié, ils ont arrêté de tout bloquer. C’est marrant, ils valident des choses qu’ils ont critiquées pendant la campagne électorale.

 

La politique, c’est la mafia, comme le laisse entendre votre sortie sur Claude Bartolone qualifié de « parrain » du 93 ?

Ça m’a coûté fort cher de dire ça. J’en ai pris plein la tête. J’ai décrit une réalité dont tout le monde s’accorde à reconnaitre le réel. Il n’y a pas un cadre du PS qui ne me dise pas « t’as raison » en tête-à-tête. Mais ils sont tous pétrifiés.

La vie politique est organisée de telle sorte que si vous n’êtes pas dans un courant majoritaire, c’est compliqué. A Montreuil, les réseaux organisés sur le terrain étaient communistes. Lorsqu’il y avait un incendie dans un quartier, mon prédécesseur était averti avant moi. Tout était quadrillé par les gardiens d’immeubles, les agents municipaux… On a eu un maire élu pendant un quart de siècle qui considérait que la ville était sa propriété. Et il est encore là ! Il n’a plus de mandat et il est toujours sur son cheval ! Il n’a toujours pas compris que ce n’était plus chez lui, mais chez nous tous !

 

On dirait que vous vous êtes pris en pleine poire la réalité, comme si vous ne vous y attendiez pas…

Si, je m’y attendais. J’ai toujours su que ce serait dur. Je n’étais ni fatiguée, ni dégoutée quand je suis partie. Je me suis dit « j’ai assuré mon mandat et maintenant c’est fini. Je vais changer de job pour évoluer dans ma vie. »

Mais c’est très dur de rendre compte de son travail. J’ai désendetté la ville de 40 millions d’euros en un seul mandat. On a retrouvé une capacité à emprunter et investir. Ça ne se voit pas. Et Il n’y a pas de lobby qui va dire : « Génial, Voynet a désendetté la ville ». L’ambiance délétère, c’est aussi l’ardeur avec lesquelles les journaux se jettent sur des responsables. « C’est très très grave que 3 djihadistes présumés soient rentrés en France ». Soit. Mais si c’est un cafouillage lié aux services de sécurités turcs ? On peut se donner 48 heures avant d’exiger la décision du ministre de l’Intérieur ! Et ce temps-là, on ne l’a pas. Le politique n’a jamais raison.

 

Est-ce que vous retournerez un jour à la médecine ?

Ce n’est pas exclu. J’imagine bien quand je serai en retraite de participer à une consultation de Médecins du Monde. Ça, j’aimerais beaucoup. Je suis plutôt engagée aux côté des populations Roms de la ville, ici. Je pourrais être utile.

Interview : Robin d’Angelo
Photos : Thibaud Delavigne pour « H »