Depuis bientôt un an, les femmes victimes de violences trouvent à l’Institut de santé génésique, dans les Yvelines, tout ce dont elles ont besoin : des médecins, mais aussi des psys, des juristes ou des assistances sociales. Une première en France.C’est au détour d’une petite rue, dans la ville cossue de Saint-Germain-en-Laye, en région parisienne. Tournez à droite sur la première allée en entrant dans l’hôpital de la commune, vous y êtes. L’Institut de santé génésique (ISG), qui se trouve sur les terres de l’hôpital public sans en faire partie, ouvre ses portes à toutes les femmes, victimes de toutes les violences. Pour les recevoir, dès l’accueil, deux infirmières attentives les invitent à relater leur histoire. Dany, infirmière vacataire, travaille dans l’institut comme bénévole depuis sa création en janvier 2014.

 

Dans le couloir de l’Institut, on croise en effet la porte d’une juriste, celle d’une psychologue, d’une gynécologue… Toutes les professions sont réunies en un lieu pour assurer un suivi global. Et il n’y a que des femmes ! Un avantage quand il s’agit de traiter des violences conjugales, qui les touchent principalement. Du moins, c’est l’avis de Frédérique Martz, qui a créé le centre avec le célèbre Dr Pierre Foldès, chirurgien urologue spécialisé dans la reconstruction du sexe de femmes excisées. « Le médecin ne doit pas être isolé dans son traitement des violences. Il ne sait pas forcément comment orienter les femmes, il peut trouver risqué de fournir un certificat médical », explique l’ancienne directrice du Comité des femmes médecins dans son bureau, au rez-de-chaussée. « Les violences faites aux femmes ne peuvent être abordées uniquement d’un point de vue médical, et en même temps, leur résolution m’apparaît comme un objectif de santé publique. C’est pourquoi à l’ISG nous les prenons à bras le corps. »

 

SE RECONSTRUIRE – D’une voix posée, elle explique : « Quand elles arrivent chez nous, les femmes posent leurs valises, et elles racontent. Tout. » Tout, c’est-à-dire les violences, physiques, sexuelles, psychologiques, qu’elles ont déjà relatées en partie ici ou là, au commissariat, aux Urgences, chez la boulangère, sans jamais trouver de solution. « Ici, nous refaisons l’histoire de la patiente et nous élaborons pour elle une prise en charge globale », explique Dany. « Nous ne les laissons pas dans la nature après les avoir reçues, nous les rappelons, elles reviennent. Nous les voyons se reconstruire. C’est pour ce plaisir que je souhaite continuer à venir ici comme bénévole ».

 

EXCISIONS – Quant à Pierre Foldès, « médecin militant », comme il se décrit, il semble vouloir se faire le plus discret possible dans « le bureau de Frédérique », malgré son imposant gabarit : ce grand monsieur, simplement vêtu, doit bien mesurer 1m90. Il a découvert l’excision alors qu’il s’était engagé dans les rangs de Médecins du Monde au Burkina Faso, dans les années 1980. Depuis, il a mis au point une technique de reconstruction de la vulve et du clitoris reconnue dans le monde entier. Il a opéré 4500 patientes, en a reçu 10 000 en consultation. Son objectif à l’ISG : soigner les femmes victimes de pathologies d’origine humaine. « C’est ce qui fait la spécificité de la médecine que nous pratiquons ici. De la même manière que les dermatos et les pneumos vont s’intéresser à l’environnement, nous allons nous intéresser à la société, puisque les traumatismes que nous soignons ne sont pas issus de pathologie, mais de l’action d’êtres humains ». Pour ce faire, il se propose de trouver des alliés dans tout l’ensemble de la société civile : « Nous formons toutes sortes de professions. Les commerçants sont très pro-actifs dans leur détection d’un problème chez leurs clientes. Nous recevons naturellement surtout des demandes de formation au sein des professions juridiques, ou de la part des PMI… Lorsque nous rencontrons des médecins généralistes, nous observons une approche très médicale. Nous leur apprenons à détecter à temps les symptômes d’une violence conjugale, avant que ses conséquences n’en soient irréversibles. C’est une approche à laquelle les médecins sont sensibles ». Il s’agit aussi, pour Pierre Foldès, d’intégrer le médecin dans la société. « Le médecin possède entre ses mains une certaine puissance. Son aura l’isole. Lorsqu’il se trouve face à une victime, cela peut poser problème. Il doit réintégrer la société, gagner le côté des secours, de l’assistance : la médecine s’occupe de ‘ce qui ne va pas’, n’est-ce pas ? »

 

EFFET MIROIR – Pour parler aux femmes victimes, l’ensemble du personnel de l’ISG semble d’avis qu’il vaut mieux être une femme soi-même. Pauline, jeune psychologue bénévole aux cheveux courts et aux jolis yeux aux longs cils, insiste sur la confiance qui s’instaure dans une relation entre femmes. Sandrine, interne en gynécologie, a fait un stage de trois semaines à l’institut, comme observatrice : « Cela m’a décoincée, en un sens. » Elle remarque que le fait d’avoir abordé des problématiques aussi dures que l’excision lui a permis de gagner un accès bien plus direct à l’intimité des patientes qu’elle voit depuis. « Maintenant, j’ose poser la question de la violence, avec des mots simples, sans tourner autour du pot ».

 

« Les femmes sont sûrement plus prêtes que les hommes à aborder ce type de questions », avance Frédérique Martz. « Elles passent plus de temps en consultation, elles sont naturellement interpellées par cette problématique sociale… même s’il faut se méfier de l’effet miroir : une femme médecin elle-même victime de violences sera très gênée pour en parler avec une patiente ».

 

Quant au pont entre les femmes victimes de mutilations sexuelles et celles qui subissent des violences conjugales, il s’établit naturellement. Pour le plus grand bénéfice de ces dernières, d’après le Dr Foldès : « Nous organisons des groupes de parole entre des femmes victimes de toutes sortes de violence, parmi lesquelles se trouvent quelques femmes africaines excisées, réparées ou non. Ces dernières s’inscrivent dans une démarche très active pour se reconstruire, pour retrouver leur intégrité de femmes. Elles veulent, de nouveau, ‘être des femmes entières’. En cela, elles apparaissent comme des porte-paroles pour toutes les autres. L’apport de leur discours est extraordinairement bénéfique ».