Article initialement paru dans le 9e numéro du magazine « H ».

 

« H » comme Histoire / A la fin du XIXème siècle, la « vibrothérapie » est hype. Les médecins ont pris l’habitude de « masser » à la main la vulve de leurs patientes hystériques – soit à peu près toutes les femmes – mais se réjouissent de l’arrivée du vibromasseur électrique. Résultats garantis !

 

LA CHOSE GÉNITALE – 1878, Paris. Pas mal de docteurs poussent des ouf de soulagement. Le vibromasseur électrique est né – à la Salpêtrière, selon certaines sources. Jusque-là, ils devaient stimuler les femmes manuellement, et trouvaient ça vraiment so boring. A l’époque, c’est en faisant jouir les femmes qu’on traite leur hystérie (qui vient d’utérus) ou « suffocation de la matrice ». Car comme disait ce bon vieux Charcot, « c’est toujours, toujours, la chose génitale qui est à l’œuvre dans des cas pareils ». Situation ubuesque s’il en est : la masturbation est déconseillée – elle serait cause d’anaphrodisie – tout en étant, dans les faits, dûment recommandée dans les cabinets médicaux avec des vibros estampillés de la Faculté.

 

Rachel P. Maines, chercheuse américaine, a consacré un livre à l’histoire du vibromasseur : Technologies de l’orgasme. Elle note que l’hystérie au sens pré freudien du terme se caractérise par des symptômes variés : angoisse, manque de sommeil, irritabilité, lubrification vaginale… (oui oui). Soit, toujours selon l’auteur, des caractéristiques floues et surtout communes à des femmes frustrées. La sexualité de l’époque – centrée sur le plaisir masculin, sur la pénétration et à visée reproductive – était rarement une source de satisfaction pour les femmes.

 

MASSAGE DE LA VULVE – « La sexualité féminine était assimilée à une pathologie et l’orgasme féminin, redéfini comme la crise de cette maladie, était reproduit en situation clinique pour les besoins légitimes du traitement », explique Rachel P. Maines.

 

Nulle charge érotique, donc, quand les médecins « massent gynécologiquement » leurs patientes jusqu’au « paroxyme hystérique » ! Ils ne concevaient pas que ces dames puissent ressentir du plaisir autrement que par pénétration – c’est d’ailleurs pour cela que l’apparition des spéculums et des tampons a, elle, suscité bien des débats… Ils reléguaient cette tache chronophage aux sage-femmes dès qu’ils le pouvaient. D’où leur bonheur quand a été inventé le vibro électrique (à stimulation clitoridienne, vous l’aurez compris) !

 

APPAREIL ÉLECTROMÉNAGER – Plus rapide, plus efficace… plus rentable. D’autant que le marché est juteux : l’hystérie englobe tellement de maux que presque toutes les femmes sont concernées ! Quelques médecins s’équipent même de « salles d’opération » dévolues à la technique du vibromasseur. Mais, vu le succès et l’électrification des foyers, qui permettait de les brancher chez soi, les vibros ont fini par se démocratiser. Et les femmes ont pu soigner leur hystérie tranquillou, dans leur chambre à coucher.

 

Qui eut cru qu’au début du XXème siècle, le vibromasseur électrique était le cinquième appareil électroménager le plus vendu, après la machine à coudre, le ventilateur, la bouilloire et le grille-pain ? En tout cas, côté médecin, ce type de soins a tout de même décliné dans les années 1920, quand les vibros ont été utilisés dans les films pornos, devenant par la même bien moins respectables…

 

Nouvelle rubrique dans « H » ! A chaque numéro, on se penche sur un pan de l’histoire médicale.

 

A lire : Technologies de l’orgasme. Le vibromasseur, l’«hystérie» et la satisfaction sexuelle des femmes, de Rachel P. Maines, Editions Payot (2009)