Interview : Mathilde Fassin
Retrouvez cet article dans le numéro 7 de « H »

 

Depuis le passage du statut de colonie à celui de département français en 1946, la Guyane est devenue un îlot de richesse dans une région pauvre, attractive pour nombre de migrants du Surinam, du Brésil, de Haïti et du Guyana. Des immigrés qui ont droit, depuis 2000, à la CMU s’ils sont en situation régulière et à l’AME sinon. Mais force est de constater que certains professionnels leur mettent des bâtons dans les roues. Pour « H », Estelle Carde, aujourd’hui enseignante et chercheuse à Montréal, revient sur la discrimination des étrangers dans l’accès aux soins.

 

Vous parlez de discriminations dans l’accès aux soins. Est-ce que les structures médicales refusent de soigner des étrangers ?
Je ne l’ai pas vu. Ce que j’ai étudié, c’est surtout le refus d’accorder une couverture maladie, par exemple en exigeant des pièces justificatives qui ne sont pourtant pas requises par la loi.

 

Les étrangers viennent-ils pour se faire soigner, comme le veulent les idées reçues ?
On accuse les étrangers de profiter du système de soins français. Mais il y a peu d’immigration pour soins: on vient surtout pour travailler, ou parce qu’on a des liens familiaux. À Saint Laurent, beaucoup de familles vivent depuis des décennies de part et d’autre du fleuve qui est la frontière avec le Surinam.
Les personnes qui se font soigner pour le VIH en Guyane sont certes majoritairement étrangères. Mais, en général, elles ne savaient pas qu’elles étaient malades avant de venir en Guyane. Elles ont été dépistées après avoir émigré.

 

Se faire soigner favoriserait ensuite la demande d’un titre de séjour ?
Ce que craignent des Guyanais, c’est que le système de soins soit une porte d’entrée pour s’ancrer sur le territoire. En demandant une couverture maladie, on obtient un papier issu de l’administration française, qui étayera peut-être plus tard une demande de titre de séjour, en prouvant qu’à telle époque on était déjà en Guyane.

 

Et inversement, les sans-papiers ne redoutent-ils pas de consulter, par peur de l’expulsion ?
Tout à fait, je l’ai observé dans des enquêtes sur l’accès aux soins des femmes enceintes et porteuses du VIH. Le taux de transmission de la mère à son enfant était jusqu’à il y a peu plus élevé en Guyane qu’ailleurs en France. Notamment parce que certaines femmes étrangères, qui ne savent pas qu’elles ont le virus, attendent d’être enceintes depuis plusieurs mois pour faire suivre leur grossesse. Étant sans-papiers, elles hésitent à se présenter à toute structure administrative, dont l’hôpital. Quand elles s’y présentent enfin, et qu’on commence les antirétroviraux – gratuits pour les femmes enceintes séropositives –c’est trop tard pour avoir une efficacité optimale de la prévention de la transmission à l’enfant. C’est un exemple parlant de la contradiction entre politique d’immigration et politique sanitaire.

 

Ont-elles raison d’avoir peur de la structure qu’est l’hôpital ?
Je n’ai jamais vu de professionnels de santé collaborer avec la police. Par contre il est arrivé que des policiers se postent à la sortie des hôpitaux pour faire des contrôles d’identité. Depuis quelques années, ils ont même le droit d’entrer dans les hôpitaux pour les faire.

 

Y a-t-il une différence depuis le changement de gouvernement en 2012 ?
A chaque fois que j’y suis retournée depuis mon premier terrain en 2002, on m’a dit que la répression de l’immigration irrégulière était encore plus sévère.

 

On observe aussi des pratiques de discrimination en métropole…
La Guyane a un effet loupe sur ce qui se passe en métropole. Les auteurs de ces discriminations en parlent plus franchement parce qu’ils estiment que l’immigration est telle en Guyane qu’il est légitime de chercher à la réduire en faisant obstacle à l’accès des étrangers à une couverture maladie.
Puis, l’une des spécificités de la Guyane, c’est qu’une partie des professionnels du système de soins sont métropolitains. Ils ont moins tendance à vouloir protéger « leur territoire » de l’invasion étrangère. Ils tendent plutôt à souligner les différences culturelles des populations locales – étrangères ou pas. Par exemple, ils expliqueront un peu rapidement que si tel patient n’a pas de couverture maladie, c’est en raison de sa culture, une culture où on vivrait au jour le jour, sans anticiper. Ils ne considèreront pas assez les autres raisons possibles : la grande distance qui peut séparer le domicile des guichets de l’assurance maladie, les files d’attente interminables, le racisme éventuel des agents, la difficulté à compléter les formulaires et à présenter les bons papiers quand on ne sait pas lire et écrire, les délais de plusieurs mois pour l’instruction des dossiers, etc.

 

Dans quelle mesure pensez-vous qu’il faille adapter le système de soins à ce territoire ?
C’est vrai que beaucoup de gens qui vivent en Guyane ont d’autres représentations de la santé : il est bienvenu de faire intervenir des médiateurs culturels, dans les hôpitaux, qui aident les patients à comprendre le soin qui leur est proposé. Mais on ne peut pas tout mettre sur le compte de la culture ! C’est la question du culturalisme : on oublie que les individus se comportent aussi en fonction d’un certain nombre de conditions pragmatiques, matérielles, économiques, qui sont assez universelles.

 

Estelle Carde, ze story

Après six ans de médecine à Bordeaux, Estelle Carde a pris une année de césure… qui a duré six ans. Une longue pause pendant laquelle elle a voyagé et fait une maîtrise et un DEA en anthropologie. Puis elle est revenue en médecine et s’est spécialisée en santé publique à Toulouse. Pendant cet internat, elle a fait une maîtrise d’épidémiologie puis s’est inscrite en thèse de sociologie, sur les discriminations dans l’accès aux soins selon l’origine. Un stage d’interne dans un service de médecine en Guyane lui a permis de faire du terrain pour sa thèse. Elle a fait ensuite un post doctorat au Cremis (Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations) et enseigne depuis 2011 à l’Université de Montréal.