Texte et photos : Elsa Bastien

 

Les jaloux parlent d’ « internes cocotiers » et les imaginent tout bronzés sous leur blouse. Certes, mais le CHU de Pointe-à-Pitre ressemble plus à un bunker qu’à un hôpital et on ne trouve pas toujours de gants au bloc à Fort-de-France… Bref, des conditions de travail pas toujours au beau fixe. Pour « H », on est allé à la rencontre de ces internes antillais. 

 

SPRING BREAK – On longe une boutique de souvenirs, puis un resto et ses aquariums grouillant de homards. On arrive sur la Marina du Gosier, à cinq minutes en voiture du CHU de Pointe à Pitre. Les touristes sourient et les voiliers tanguent. Encore quelques pas, et voilà la terrasse du Blueberry, un bar à cocktails face à la mer. Le hotspot pour tout interne fatigué après une journée de travail.

 

Ce soir-là, ils sont une bonne vingtaine, hâlés et légèrement luisants. Tout cela a des airs d’apéro familial improvisé. « Quand tu arrives aux Antilles, tu es tout seul. Du coup tu tisses très vite des liens forts avec les autres internes. On fait Noël ensemble, on voit les familles de tout le monde… Ca rapproche », sourit Alexandra, en 10e semestre d’ORL. « Il y a une grosse solidarité, ajoute Emma,  on se serre les coudes, et il y a pas mal de soirées organisées. Surtout qu’on vit tous en colocation dans de superbes villas avec piscine, à 4 ou 5, et c’est là qu’on fait nos soirées. »

 

Résumons le profil de la communauté – bronzée – des internes Antilles-Guyane : il y a ceux qui voulaient à tout prix vivre au soleil, ceux qui étaient mal classés et tenaient à leur spés de cœur, ceux qui voulaient fuir et tout recommencer, incognito. Et enfin, les Antillais d’origine, qui veulent tout simplement revenir chez eux.

 

Et il y a aussi des internes comme Jérémy, en 10e semestre, qu’on a du mal à faire rentrer dans une catégorie. « J’étais parti pour aller à Bordeaux, faire chir’. J’avais 3 jours à passer à Paris avant les choix, et c’est là que j’ai changé d’avis. J’étais frustré : je fais de la musique et tous les étés, on faisait des concerts, donc je n’avais pas eu l’occasion de voyager. Du coup, j’ai passé quelques coups de fils à des potes aux Antilles qui m’ont dit que la formation était bien, et j’y suis allé ! » Au final, Jérémy a fait ORL, a passé un an en Martinique, un an en Guadeloupe, un an à Bordeaux et un an aux Etats-Unis avant de revenir en Guadeloupe. Autant dire que côté « voyage », il s’est bien rattrapé. Et en plus, le Basque a intégré un groupe de musique local. A côté de lui, Alexandra a l’air tout aussi satisfaite de son choix. « Je viens de Nice, et si j’avais eu des grandes villes, je serais restée en métropole. Mais là, j’avais Reims, Amiens, Clermont Ferrand… Puis on m’avait dit qu’on opérait beaucoup plus aux Antilles ! » Rajoutez à cela des weekends à Marie Galante, mais aussi une prime vie chère de 40% – soyons honnêtes, le camembert n’est pas si onéreux –, et moins d’impôts à payer – comme dans tous les DOM TOM… et la vie semble plutôt agréable au soleil.

 

 

Au CHU, en Martinique

COQUILLAGES ET CRUSTACES – Le cliché de l’« interne planche à voile » ou de l’ « interne cocotier » n’est pas loin. Regards furibards. Les « je n’ai jamais autant bossé qu’ici » fusent, côté guadeloupéen comme martiniquais. « Ce serait plutôt internes sac à dos, vu que toutes leurs affaires doivent tenir en deux valises », souligne, pragmatique, Florence, interne de psy de retour à Paris. Au CHU de Fort-de-France, Amaury a le teint d’un interne qui foule plus les couloirs de l’hôpital que le sable chaud. « Ce qui est frustrant c’est qu’en tant qu’interne en chir, je n’ai pas le temps de profiter. Je suis d’astreinte un jour sur 3 ! » Lui a choisi l’internat Antilles-Guyane parce qu’il voulait faire de la chirurgie orthopédique et aussi par « défi personnel, pour remettre les compteurs à 0 ».  Louis, lui, est interne en med gé : «  il y a un semestre ou je n’ai pas vu la mer pendant 3 mois ! Mais, c’est vrai que la vie peut être moins stressante. C’est le côté caribéen des choses… Un rapport au monde différent. Parfois, tu attends 25 minutes à la caisse, mais tout le monde s’en fout. » Retour en Guadeloupe, avec Emma :

 

 

« C’est sûr qu’on a des loisirs tape à l’œil. A Caen, tu te fais un Mac Do – ciné après une garde nous on fait du bateau… »

 

 

COHUE- BOHUE – Oui, mais quand on évoque leurs conditions de travail – et qu’on voit l’état des CHU de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France, disons, « défraichis » – on se dit que c’est plutôt mérité. Des retards qui s’accumulent, un manque et une mauvaise répartition du personnel, trop peu de chefs…  « Le retard est aussi parfois dû au manque de place d’hospitalisation qui fait que les patients « stagnent » plus longtemps aux urgences au lieu de monter rapidement et ainsi de les désengorger », explique Noémie, la représentante des internes hors Med gé en Martinique. Tous évoquent également des problèmes de matériel. « Il y a un manque d’organisation qui fait que nous sommes obligés de chercher un fil dans un box, une seringue dans l’autre, la bétadine dans le 3e. Un exemple simple : nous n’avons pas une seule attelle à disposition dans les urgences, donc nous sommes obligés de faire des attelles plâtrées pour tout ce qui le nécessite, avec des bandes de plâtres que nous n’avons pas toujours dans toutes les tailles », continue Noémie. Emma, interne en Guadeloupe, souligne que « l’IRM est resté deux mois en panne au début du semestre… Et c’était le seul. L’insularité a forcément des conséquences ! » Amandine renchérit : « L’urgence dans les 72h dont on parle dans les bouquins, ça n’existe pas. S’il y a un caillot dans les artères, on ne peut le traiter qu’en Martinique… Mais les évacuations sanitaires se font bien, les médecins sont au taquet. »

CHU de Guadeloupe

AUTONOMIE – Autre souci : le manque d’équipes pérennes. « Au final, il y peu de personnes formées aux Antilles-Guyane qui sont revenues, même si on a de plus en plus de chefs locaux. Heureusement d’ailleurs, parce que l’un des soucis, c’est que les équipes tournent beaucoup. J’encourage tous les Antillais et tous ceux qui ont envie de s’engager un minimum à venir : il y a tout à faire », s’anime Ludrick, interne Antillais bien décidé à rester dans les parages. Un petit vol en avion de 45 minutes et nous voilà en Martinique. Chez Louis, interne en med gé. Entre deux sets de Roland Garros, il explique que « certains jours, on est en autonomie complète. Et puis, c’est tellement peu attractif que les bons chefs se cassent et qu’il y a des plannings à trous. Du coup, les hôpitaux ont recours aux intérimaires, il doit y en avoir de 30 à 40 %. Comment t’investir, toi, en tant qu’interne ? Tu es déjà pivot de l’organisation des soins mais tu n’as pas forcément le soutien des chefs et parfois tu outrepasses tes fonctions ».

 

 

DEBROUILLARD – Pas de quoi leur pourrir leur formation pour autant, bien au contraire ! « On a une très bonne formation pratique. En anesth réa, en métropole, ils sont très frileux de laisser les internes intuber. S’il n’y a pas le bon matos, on s’adapte, on bricole tout le temps. Au final, on est très autonomes et débrouillard, et on opère plus », résume Emma, qui compte bien rester aux Antilles quelques temps après son internat. « J’ai été formée ici, j’ai un truc à rendre » A côté d’elle, Amandine opine : « aux choix d’ECN, pour la première fois, l’inter région Réunion Mayotte a bouclé tous ses postes en Med gé’ ! C’était même la quatrième à le faire. Plus ça va, plus les DOM TOM attirent ».*

 

Autre avantage, la diversité des pathologies : cardiomyopathies dilatées, drépanocytose, dermatoses tropicales… C’est même pour ça que Florence a voulu y passer un semestre.« Dans chaque spé, il y a une petite spécificité. En dermato, tu peux te familiariser avec des pathologies de peaux noires, en uro, il y a un taux élevé de cancers de la prostate – causé par le chlordécone, un insecticide longtemps utilisé dans les plantations de bananes de Guadeloupe et de Martinique – et pour moi qui suis en psychiatrie, il y a plein de choses à apprendre en termes de psychiatrie interculturelle. Il y a une expression différente de maladies psy aux Antilles, liée au magico-religieux. »

 

FORMATION – Pourtant, l’enquête récemment publiée par l’Isni – dont on vous parlait dans le dernier numéro – a classé la formation AG 27e sur 28… « Coté formation théorique complémentaire, il n’y a pas grand-chose, admet Amandine, interne de med gé. Il n’y a pas beaucoup de cours parce qu’il n’y a pas beaucoup de chefs. Sinon, il faut aller en métropole et payer un billet d’avion… Donc je n’ai que les DU d’ici. Bref, ça coince un peu. » Difficile de dresser un portrait général de la formation théorique, qui dépend énormément des spés. En tout cas, hormis les internes de médecine générale, tous réalisent une partie de leur formation en métropole dans des villes choisies par leurs coordonnateurs, en général dans des grands CHU. « C’est une super opportunité de pouvoir aller à Paris, Toulouse, Montpellier, Bordeaux etc. Notre classement ne nous le permettait pas forcément à la base. C’est une sorte d’interCHU de 1 an et demi à 2 ans » explique Noémie, en chir vasculaire.« Ici, il y a des professeurs actifs et motivés en ORL, en uro ou maladies infectieuses par exemple. En début d’internat, tu apprends de tout, et tu rentres en métropoles, tu te retrouves dans des services très spécialisés comme Bichat, en cancéro. Puis tu reviens en fin d’internat, pour mettre tout à profit ! », résume Jérémy.